“Quand il n’y a pas de bruit, tu n’en fais pas”, Règle N°2 du Scorpion

11 juin 2019 – Billet


Photo : Nathalie Leblond (2018)

Cela fait un peu plus de 6 mois que le livre sur l’affaire Fertiladour est sorti et, par cette annonce relayée fortement par le seul Sud-Ouest,  près de 200 exemplaires ont été vendus en quelques semaines via ce site, et environ quatre-vingt autres ont été vendus en librairie, en particulier celle d’Elkar Bayonne (40 ventes) et le Tabac Semard de Boucau (25).

Alors cela a fait “un peu de bruit“, et cela a fait beaucoup discuter.

Et  les propos et les réactions me sont revenus, toujours encourageants et chaleureux. Et les proches des victimes l’ont acheté, puis les amis des proches, jusqu’aux proches des amis des proches.

Je n’ai pas reçu de mails ou de lettres de personnes ayant travaillé dans cette saleté d’usine et ne partageant pas mes points de vue, pour ouvrir une discussion contradictoire, par exemple.

Mais je sais que les “méchants” et les “idiots” ont le livre, c’est une certitude permise par l’anonymat de l’achat dans les librairies de Bayonne et Boucau, peut-être directement par eux-mêmes, peut-être aussi par une connaissance.

En tout cas, les vrais “méchants” ne se sont pas manifesté.

Je me suis demandé si je recevrais un message des autorités administratives du Port de Bayonne, mais cela n’a pas été le cas. Un message des autorités politiques de la zone portuaire, qui englobe toutes les villes du fleuve Adour et remonte jusqu’au siège régional à Bordeaux ? Non plus, rien de cela.

L’exception est le Maire de Boucau, la 1ère ville impactée, avec ce message de Francis Gonzalez, “merci pour ton livre, je suis déterminé à ne pas lâcher ce sujet qui est un énorme scandale social mais aussi environnemental et économique”.

Le retour du dossier Fertiladour et les mots pour le décrire ne sont pas agréables à lire pour ceux qui savaient et ont organisé ce scandale, mais le silence a prévalu.

Il en va souvent ainsi dans un monde économique où le Scorpion lui-même, le groupe Roullier, fait figure d’exemple, dont la règle N°1 est d’écraser les plus faibles dans la lâcheté des silences des autres. Et dont la seconde règle est de ne pas faire de bruit.

C’est un calcul sensé mais peut-être douloureux, parce qu’il doit bien se trouver dans ces 300 pages de quoi nourrir un travail d’avocats pour en dénoncer des inexactitudes, des omissions ou des exagérations, dans ce récit où les hommes, affaiblis, à terre ou sous terre, n’ont pas compté.

Même le clan Balkany a réussi à en dégouter un (toujours le même dans ce genre de figure, Maitre Dupont-Moretti) pour tenter de sauver les apparences et de crier plus fort que la vérité.

La règle N°2 a prévalu, encore une fois, quand bien même le patriarche breton a passé la main depuis janvier 2018 et confié le groupe à une équipe plus jeune, plus féminine aussi (surtout quand on a soi-même une fille).

Je peux comprendre d’où vient ce silence, au-delà des principes de gérance du groupe : cela n’a pas fait “beaucoup” de bruit.

Le Monde l’a reçu, mais personne ne l’a lu.

Libé l’a reçu, mais personne ne l’a lu.

L’Huma l’a reçu, mais personne ne l’a lu.

Et le journal Fakir l’a reçu, mais, là bas encore, personne ne l’a lu.

Pendant ses 6 mois-là, la colère des Gilets Jaunes a totalement orienté et sur-déterminé l’actualité quotidienne et, comme le répète un chef narco-trafiquant dans la saison “Narcos: Mexico” de Netflix, “dans chaque crise, il y a une opportunité”.

L’opportunité de rester silencieux parce que les regards sont pointés ailleurs, comme les micros et les claviers. “Quand il n’y a pas de bruit, tu n’en fais pas”.

Cela suffira pour l’instant. Un adage qui est vrai tant que son contraire n’est pas démontré.

Et pourtant du bruit monte, qui ne leur est sans doute pas encore parvenu, mais n’est pas “provincial”, cette fois.

Ce bruit, que l’on perçoit tous les jours, depuis le 6 juin et jusqu’au 23 juin, c’est celui du spectacle “36ème Dessous” sur l’affaire Fertiladour et la souffrance de ses ouvriers qui s’ouvre chaque soir au Théâtre de la Reine Blanche, à Paris.

(La Reine Blanche, celle qui menace le Roi Noir : c’est un joli nom)

Mise en scène par la sociologue et dramaturge Odile Macchi et jouée par la compagnie Si et Seulement Si, ce “théâtre documentaire”, engagé et patient, ne considère pas que ceux qui sont tombés n’ont compté pour rien, au point de ne pas avoir besoin de les compter aujourd’hui.

Une heure durant, les damnés de cette terre de Fertiladour reprennent vie avec des figures d’enfants et des plateaux animés tandis qu’une comédienne leur redonne la parole, ou bien apostrophe ceux qui se taisent officiellement.

Ils avaient été “remis en vie” en juin 2018, sur le Port de Bayonne, pour une représentation unique à Boucau qui a ému et convaincu. Et ils sont de nouveau “là” pour 18 représentations.

En fait, ils seront toujours là.

Cela devrait être la règle N°3 du Scorpion : ne pas faire comme s’ils n’avaient pas existé.


“36ème Dessous”, du 6 au 23 juin, au Théâtre La Reine Blanche” : voir le calendrier des séances


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *