“Françaoui ?” (extrait de “Et l’homme, là”, à paraitre)

Ramuntxo Garbisu – 17 décembre 2017 – Livre 2


« Chouia arabia ?  » Djellaba sur les épaules, le vieil homme veut discuter, le temps magnifique aujourd’hui sur Tanger prête à ce genre d’entames, et depuis ma terrasse de cafet « soussi », je faisais de toute façon une cible idéale.

Devant moi, une assiette de poulet, riz paella et frites, plus un jus de fruit, le tout pour 25 dirhams, un plat traditionnel dans ce genre d’endroit populaire, où les Européens sont rares.

« Françaoui ? », insiste l’homme, là, qui profite de mon bord de table pour reprendre un peu son souffle, après avoir longé le parc baigné de lumière.

Français, oui, mais Tanjaoui, aussi, depuis quelques mois, mon « chouia arabia » n’est pas suffisant au-delà des formules de politesse en arabe mais ce n’est pas un problème pour mon hôte.

« Moi, je connais bien la France, mais aussi l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, la Belgique, les Pays Bas, … » et la liste continue avec tous les pays d’Europe du Nord et la plupart des pays de l’Europe de l’Est.

« C’est normal, j’ai aujourd’hui 82 ans, mais j’ai été longtemps champion du Maroc de boxe, alors j’ai fait plusieurs fois le tour de l’Europe »,  il enchaine direct, « j’ai aussi été capitaine de l’équipe de foot du Maroc, c’est pour ça que je boite maintenant, suite à une double fracture tibia péroné face à la Russie ».

Le CV s’allonge, entrecoupé de considérations sur un destin exceptionnel qu’il a dû accepter comme une charge noble, mes frites refroidissent, tandis qu’un jeune mendiant noir, classé dans les “sub-sahariens”, s’approche de notre table.

« J’ai aussi une licence de lettres françaises obtenu à Paris en 1958, avec la mention « Très bien », et j’avais dans ma classe celui qui allait devenir Ministre de la Culture de Hassan II, mais qui ne valait pas un clou », le mendiant tend une tongue complètement décatie, il ne semble pas pouvoir communiquer, portant avec lui d’égales quantités de crasse, de fatigue et de décrépitude physique.

Il aimerait bien que quelqu’un puisse lui apporter un bout de scotch pour continuer sa route avec deux trucs aux pieds, mais l’autre continue sur sa lancée sans freiner, « et j’ai aujourd’hui dans la jambe des plaques de titane pour me permettre de continuer à marcher… Mais pas comme les autres ! Pour les services que j’ai rendus au Royaume, le roi m’a offert des vis en diamants ! Je suis le seul Marocain à en avoir ! Le problème, c’est que ça ne marche pas très bien, la douleur reste là, mais quand je ne serai plus de ce monde, mes enfants en hériteront, amdulilah ».

Une main noire et grise se tend près de nous, on entend « un euro, s’il te plait » qui semble m’être particulièrement destiné, réponse rapide, « je n’ai pas ça sur moi, désolé », il tourne les talons sans me croire et rentre dans la partie cuisine de la cafet.

« Mais j’ai quand même gardé un sens de l’humour magnifique, que des gens très importants ont pu constater, et ce sont eux qui m’ont désigné comme le meilleur humoriste du pays ! Tu ne me crois pas ? C’est pourtant magnifiquement vrai ! Mais ça a été reconnu trop tard dans ma vie, la plupart des salles de spectacles veulent des gens qui ont moins de 30 ans, mais ils me disent qu’ils sont vraiment désolés de devoir faire sans moi… ».

Son grand sourire est chargé d’accréditer cette partie de son CV, ça se partage gaiement sur cette belle terrasse, mais nous sommes battus tous les deux par celui du mendiant, qui ressort de la cuisine avec un énorme sandwich fourré de salades, de légumes coupés et de morceaux de poulet, il s’assoit près de nous sans un mot et entame son festin.

Imaginer un tel accueil dans le pays que j’ai quitté est cruel, et le gamin pose à son tour une question, « Français ? », signe affirmatif de la tête, et son récit à lui commence.

« Je suis Guinéen, et je viens des camps de migrants de Ceuta, tu sais, la Forêt, où j’ai laissé mon papa et ma maman », il désigne son bras gauche pantelant, « là-bas, je me suis fait frapper sur l’épaule, elle est presque cassée, je me suis enfui, ça fait des jours que je marche ».

« Ce n’est pas facile de trouver du travail au Maroc », je suis d’accord avec lui, nos situations ne sont pas comparables, chaque jour nécessite pour tout le monde de se cracher dans la paume des mains. Mon jus de fruits change de table, « je suis aussi ici pour travailler, et rien n’est facile, je suis d’accord avec toi », il me remercie, il a gardé son sourire.

« Je connais bien la Guinée”, s’invite le vieux, “mais surtout le Sénégal, j’ai été l’un des premiers à faire du surf là-bas, c’était dans les années 70, bien avant les hippies américains en Californie », le vieil homme se rapproche du gamin, « et j’ai aussi un diplôme de kiné sportive, laisse-toi faire ».

Il pose doucement ses mains sur l’épaule douloureuse et en malaxe la coiffe, la première grimace fait place à un soulagement perceptible, l’instant est suspendu, chaleureux, simple.

Le moment ne permet pas de savoir lequel des trois a le plus menti sur sa vie, cette après-midi à Tanger.

Le soleil a au moins permis à trois carcasses de se chauffer la peau et l’âme, nous sommes au Maroc, et, quand tout ce petit monde se sépare et reprend son ordinaire, le généreux cuisinier sort de derrière son fourneau et offre un « Bsaha… Bslama » général (« bon appétit… à la prochaine… »), remercié de « choukran » puis de nouveaux “salamalecs” entremêlés de tous les “inch’allah” de rigueur.

 


“l’homme, là”
(et autres premiers récits de Tanger)

Depuis le Maroc, à Tanger principalement,
projet d’édition “l’homme, là”, Ramuntxo Garbisu
espéré pour septembre 2019