“Le soleil, et le gamin, là” (extrait de “l’homme, là”, à paraitre)

Ramuntxo Garbisu – Novembre 2018 – Livre 2


Les rues de Tanger se sont bien remplies après la prière d’al-maghrib, les terrasses retrouvant leurs fidèles clients et les trottoirs leurs rites traditionnels de déambulation d’avant le coucher du soleil, lorsque le gamin, là, déboule de l’allée qui rejoint le Café de Paris.

Une quinzaine d’année, jean et tee-shirt, un sac sur l’épaule, et une vive allure qui ne s’embarrasse pas des deux personnes qu’il vient de bousculer et de ma présence, lorsqu’il me frôle.

Derrière lui se rapprochent des cris, puis d’autres gamins, visiblement lancés à sa poursuite, et des hommes plus âgés, regards tendus vers la rue de traverse que le gamin s’apprête à rejoindre.

Toute la place s’est figée comme à chaque fois qu’un trouble public semble se produire, ceux-ci restant assis mais exprimant à voix forte leurs colères solidaires, et ceux-là, debout sur les trottoirs, encore hésitants puis décidant finalement à se lancer dans la course.

Les cris puis le visage d’une femme d’une cinquantaine d’années, une petite gamine en pleurs à son bras, sans doute autant fâchée par la peur de cet instant que par l’obligation de presser le pas, et ses cris en arabe de la mère où s’entend distinctement le mot « téléphone ! » en français.

Arrivé en trombe devant le café, un fourgon de police fait crisser ses pneus et s’arrête en travers de la chaussée, en sort un homme bien plus corpulent que svelte, talkie-walkie à la main, qui prend sa place dans la poursuite du gamin après un “yallah, yallah !” transmis à ses collègues.

Même les vendeurs de clopes illégales de contrebande manifestent leur colère de voir l’une des leurs être volée. Et même cette vieille dame, tête enfoncée dans ses épaules, se mêle au cortège vengeur depuis son fauteuil roulant électrique qu’elle a lancé aux trousses du chapardeur. Lui a disparu dans le dédale des petites rues qui contournent le Teatro Cervantès abandonné et descendent vers le port.

Cela se passe très vite, aussi vite que le flash qui me revient en mémoire du visage du gamin lorsqu’il m’a frôlé en passant vivement devant moi : barré d’un grand sourire lumineux.

Instinctivement, j’en avais ressenti l’expression étonnante mais souriante d’une force vive de jeunesse, mais là, au vu de la scène qui se déroule devant moi, j’en traduis autre chose : un défi relevé, qui ne lui semble pas hors de portée. Courir en imaginant ne pas se faire rattraper.

A l’évidence le gamin connait parfaitement Tanger, avec cette certitude que tout le monde s’en mêlera, et qu’il sera coursé, parce qu’il ne peut en être autrement. Mais il connait peut-être mieux que tout le monde cette partie de la ville, et cela nourrit sans doute sa confiance que les ruelles empruntées et les cours abandonnées pourront l’engloutir, impuni.

Et que les autres jeunes à ses trousses ne le rattraperont pas, en tout cas une hypothèse probable concernant la capacité du policier rondouillard à lui mettre le grappin dessus (il n’a pas vu le fauteuil roulant électrique lancé contre lui, mais je doute que cela changerait quoi que ce soit à son sentiment).

Ses forces insolentes, un sourire, une course, pour un téléphone. Et au-dessus de lui, un ciel immaculé de bleu, portant haut et fort un soleil qu’il estime pouvoir encore regarder jusqu’à son coucher sans finir à l’ombre.

 


“l’homme, là”
(et autres premiers récits de Tanger)

Depuis le Maroc, à Tanger principalement,
projet d’édition “l’homme, là”, Ramuntxo Garbisu
espéré pour septembre 2019